Le mot « populisme » soulève bien des débats. Associé depuis des décennies à la droite et à ses extrêmes, beaucoup hésitent à considérer son utilité pour la gauche et les forces progressistes. Chantal Mouffe (et Ernesto Laclau, politicologue argentin décédé en 2014) semble la seule philosophe politique (elle se définit comme « activiste férue d’idées ») qui ait théorisé sur ce sujet. La lecture de l’essai paru en 2018[1] apporte un nouvel éclairage sur le populisme comme stratégie de gauche. Car le populisme n’est pas une idéologie, ni une doctrine, encore moins un régime, mais une façon de transformer l’hégémonie à l’intérieur d’une démocratie qu’il faut restaurer et radicaliser.
Il faut saisir « LE » moment populiste et c’est urgent écrivait Chantal Mouffe en 2018. Pourquoi la gauche n’a-t-elle pu saisir cette opportunité? Pourquoi les inégalités de plus en plus évidentes qui creusent un fossé toujours plus large entre les possédants et les dépossédés ne peuvent-elles pas mettre en lumière de façon éclatante les nécessités d’une démocratie radicale? Ce moment est crucial et pourtant le train passe, dirait-on, devant une gauche sidérée qui peine à s‘organiser. Jonathan Durand-Folco, dans son dernier et pertinent ouvrage décrit l’opposition entre « gauche identitaire » et « gauche universaliste », qui pourrait expliquer en partie cette paralysie.[2]

Comment lutter pour l’hégémonie de gauche? Dans cet essai, Chantal Mouffe propose une stratégie applicable en démocratie libérale et susceptible de transformer l’hégémonie actuelle : remplacer les valeurs d’individualisme, de consumérisme… par les valeurs d’égalité, de justice, de souveraineté du peuple, de communs???, etc.
La stratégie proposée par Mouffe est en rupture avec les aspirations révolutionnaires de la gauche essentialiste traditionnelle. Se définissant comme « postmarxiste », Mouffe observe que la « clientèle » de gauche s’est « élargie ». Devant la croissance exponentielle du néolibéralisme, les luttes anticapitalistes sont de plus en plus diversifiées et se pratiquent de façon intersectionnelle et /ou transversale. C’est donc le moment d’inclure le plus de citoyens possible dans la lutte pour une hégémonie progressiste. Il faut donc viser à radicaliser et revitaliser la démocratie tout en dénonçant le capitalisme comme source de toutes les oppressions.
La revitalisation de cette démocratie gangrénée par le néolibéralisme nécessite du citoyen un engagement actif où il pourra collaborer dans l’idée de l’intérêt commun. Il faut donc réaffirmer l’importance de l’action collective, cet aspect de la vie politique qui a été nié par les néolibéraux. Le citoyen remplace le contribuable et surtout le consommateur. Ce citoyen impliqué intervient entant qu’agent socialet s‘engage dans la communauté. Son action est donc politique avant tout.
La multitude de citoyens engagés dans cette action ont nécessairement des demandes, des besoins et des visions différents. Dans un contexte aussi multiple, comment s’articuler?
Première caractéristique du populisme de gauche : débattre de façon agonistique et non antagoniste : l’adversaire (et non « l’ennemi ») est le système néolibéral entretenu par une élite oligarque. Une frontière doit clairement s’établir entre les valeurs démocratiques à restaurer et les valeurs néolibérales à combattre. Le basculement vers le populisme de droite et ses dérives (autoritaires et fascisantes,) est dû entre autres à une identification tronquée de l’adversaire. Qui est « l’autre », l’ennemi intérieur qui menace. Cet ennemi a un nom, un visage, une vie, etc. et est hautement soupçonné de vouloir détruire la nation. Il semble hélas que la lutte aux « wokes » et aux immigrants semble plus rassembleuse que la lutte aux oligarques néolibéraux!
Une deuxième caractéristique importante du populisme de gauche est la façon d’articuler les demandes et les besoins multiples des citoyens/agents sociaux. Faut-il nécessairement prioriser, hiérarchiser les demandes et les besoins pour créer un nouveau discours porteur d’espoir? Comment assembler ces différentes préoccupations démocratiquement recevables sans se morceler? Comment donner du sens politique à un discours intrinsèquement multiple? En articulant ces luttes et ces différences sur une chaîne d’équivalence : aucune demande, aucune lutte n’est plus légitime qu’une autre. Le peuple se construit ainsi dans un débat permanent, à mesure, sans projet consensuel.
Dans un essai précédent, paru en 1985,[3] Mouffe dénonce cette utopie politique d’une société post-révolutionnaire réconciliée avec elle-même qui n’aurait plus besoin de débattre. Pour Mouffe, le conflit est essentiel car il ne peut y avoir de politique sans adversaire. Nier le conflit, dans l’espoir d’une « gauche unie » c’est laisser l’extrême-droite cultiver la colère, le ressentiment, le désespoir, en occupant tout l’espace, pendant que la gauche discute rationnellement de comment restaurer et radicaliser une démocratie vacillante en risque d’imploser.[4]
Ce qui est primordial et il faut le souligner à gros traits, c’est que chaque agent, quel que soit son rôle dans la chaîne d’équivalence, ait conscience de tout l’écosystème dans lequel l’humain évolue à tort de façon souveraine. La préoccupation écologique doit être en priorité sur la chaîne d’équivalence de façon transversale et doit faire partie de tous les débats.
Par contre, tenter de concrétiser ce que peut être une chaîne d’équivalence n’est pas spécifiquement décrit dans cet essai. Ce concept suscite plus de questions que de réponses, Mais peut-être qu’en tentant concrètement le populisme de gauche, on pourrait réussir à illustrer le concept?
Quel est le rôle des partis politiques dans la construction de ce peuple en devenir? La notion de populisme de gauche aurait influencé certains partis de gauche en terme stratégique, dont Québec Solidaire dont il sera question plus loin. Il semble cependant, qu’après une dizaine d’années, cette influence a beaucoup diminué, notamment à cause du peu de succès électoraux des partis de gauche et de la montée significative des gouvernements de droite. Mais plusieurs principes du populisme de gauche pourraient être réappropriés localement et ainsi sortir les partis de gauche du sempiternel débat autour de la « vraie » gauche.
Le rôle des affects en stratégie populiste
La gauche militante a souvent privilégié avant tout un discours et une attitude rationnels. Avec la stratégie populiste, le rôle des affects, des émotions, est primordial dans la constitution d’identités politiques, alliée toutefois à la capacité de raisonner et de réfléchir.

La sociologue Eva Illouz[5] complète très bien le propos de Mouffe sur les affects. Sociologue de formation, elle s’est principalement intéressée aux rôles des affects dans le vécu collectif et politique. Le ressentiment, serait une émotion qu’on peut canaliser de façon émancipatrice OU régressive : orienté vers une action collective (gauche) OU vers la fabrication de bouc-émissaires (droite).
Mais encore plus destructeur pour la démocratie est le sentiment de désespoir. Cet état émotionnel génère une apathie collective qui, renforcée par une forte pulsion consumériste, empêche le mouvement nécessaire à l’engagement politique. Dans la discussion démocratique, il faut nécessairement tenir compte des affects, sans déni, afin que ces émotions soient un moteur positif de transformation hégémonique.
Le rôle des leaders dans la façon de lier affects et action émancipatrice est aussi un aspect du populisme de gauche à investiguer.
Québec Solidaire est-il un parti populiste?
En conclusion, observons comment la stratégie populiste de gauche a été et est investie à Québec Solidaire.
Des citoyens de plusieurs milieux ont participé à la fondation de ce parti : communautaires, syndicaux, féministes, etc. qui se sont alliés à l’UFP, l’Union des forces progressistes[6]. Ces différents groupes semblent avoir réussi, du moins au début, à articuler leurs nombreuses demandes et besoins sur une chaîne d’équivalence. Écrire un programme « commun » a donc été une tâche colossale mais une excellente façon de débattre agonistiquement de différentes réalités. Dans les premiers congrès du parti, il y avait des militants de plusieurs diversités. (je dirais de plusieurs horizons)
Par la suite, on peut observer chez Québec Solidaire un virage résolu vers la démocratie représentative qui a pris de plus en plus de place dans la vie militante, surtout à partir de 2018, moment où plusieurs député.e.s ont été élu.e.s. Pour un parti politique, il peut sembler normal d’être d’abord préoccupé par l’aspect électoral. Mais un parti de gauche ne pourra jamais prendre le pouvoir, sans une profonde transformation hégémonique et une redéfinition de la démocratie libérale. Un parti de gauche à cette étape-ci de l’ère néolibérale, devrait être un des porte-paroles de la multitude (le « peuple » étant une « multitude » en devenir)[7]. L’énergie des miliant.e.s contre l’hégémonie néolibérale ne peut donc pas se limiter au processus électoral.
QS se définit comme le parti « des urnes et de la rue ». La rue semble être le lieu de protestation et de manifestation, là où l’indignation et la colère s‘expriment. C’est une étape importante mais tellement peu suffisante! Chaque agent social à son niveau devrait investir, voir « infiltrer » une composante de l’État (institutions, organismes, « think tank », espaces parlementaires, gouvernements, etc.) pour créer avec les autres agents un nouveau discours mobilisateur de transformations. Sans présumer d’un projet à venir car ce projet s’écrit à mesure. Ainsi le député élu d’un parti progressiste de gauche s’investit principalement dans l’aile parlementaire et se situe sur la même chaîne d’équivalence que les autres agents sociaux œuvrant pour transformer l’hégémonie. Ce sont ces principes de base qui caractérisent le populisme de gauche. Le champ est large et la proposition ouverte et non dogmatique.
Actuellement, QS s‘engage dans un processus électoral qui va coûter beaucoup d’argent et d’énergie militante. Ses tentatives d’enracinement dans la société civile n’ont pas donné l’effet escompté. Plusieurs analyses toutes aussi pertinentes les unes que les autres ont été faites et seront faites sur le pourquoi de ces difficultés. Mais en guise de conclusion ni optimiste, ni pessimiste, en rapport à la stagnation de la gauche, posons-nous cette simple question : pourquoi refait-on toujours plus de la??? même chose?[8]
[1] Mouffe, Chantal. Pour un populisme de gauche, Albin Michel, Paris, 2018, 131p.
[2] Durand-Folco, Jonathan, Fascisme tranquille, Ecosociété, 2025, chapitre 11, p. 292 à 300.
[3] .Mouffe, Chantal. L’illusion du consensus, Albin Michel, Paris 2016. 196
Mouffe, Chantal. On the political, Routledge, 1985, 154 p
[4]Gabriel Nadeau-Dubois, au micro de l’émission « Plus on est de fou, plus on lit » fait un compte-rendu critique de ce l livre, juin 2017, https://share.google/qfHx7fFYFCz8mn7F6
[5] Illouz, Eva. Explosive modernité, Gallimard, mai 2025, 448p
[6] Pour connaitre l’histoire de la gauche au Québec : Saillant François, Brève histoire de la gauche politique au Québec, Écosociété, 2020.
[7]Jonathan Durand-Folco élabore les définitions de « multitude » et de « peuple » dans le chapitre 12 de Fascisme tranquille
[8] Phrase librement inspirée de Paul Watxlawick, «Le langage du changement » Seuil, 1980.

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