La prise du pouvoir par l’extrême-droite dans plusieurs pays — dont le plus puissant au monde — pose d’importants défis. D’autant plus que même si elle ne dirige pas un pays, l’extrême-droite demeure menaçante dans plusieurs démocraties, dans toute l’Europe, notamment.
Si le Québec semble relativement à l’abri de ses assauts pour le moment, il n’en subit pas moins de sérieux effets de contagion : une politique plus agressive envers l’immigration, un recul net de la protection de l’environnement et de la lutte contre le réchauffement climatique, un manque de compassion devant le sort des plus démunis, une plus grande agressivité dans les débats.
À Attac, des années de lutte contre le néolibéralisme nous ont habitué.e.s à un certain type d’interlocuteur. Nous nous battions contre un système rationnel qui s’appuyait sur des théories économiques (dont les fondements étaient fallacieux, selon nous). Nous opposions nos idées à d’autres qui servaient principalement les élites financières. La principale stratégie de nos adversaires était de nous ignorer : pourquoi perdre du temps à discuter avec des personnes qui ne comprennent rien, qui n’acceptent pas de grandes évidences? Le système néolibéral s’est finalement effondré et nos diagnostics se sont révélés être les bons. Mais alors que le moment était propice pour aller de l’avant avec nos idées progressistes, nous nous sommes fait doubler par l’extrême-droite. Et nous ne nous sommes toujours pas remis.e.s du choc qui en a découlé.
L’extrême-droite est venue jouer dans nos plates-bandes. Elle a dénoncé le libre-échange, les compagnies pharmaceutiques, le Forum économique de Davos, etc. Elle a parlé aux victimes de la mondialisation, a réussi à obtenir une bonne partie de leur vote. Elle a joué à fond la tactique de la confusion. Parvenue au pouvoir, elle donne tout aux élites financières qu’elle ne dénonçait que partiellement, dans le fond, et ne fait rien pour aider les gens qui ont voté pour elle, mais qui lui restent attachés.
L’extrême-droite n’a aucune réticence à utiliser des armes qui répugnent aux autres tendances politiques. Et cette stratégie se révèle efficace. Elle diffuse à grande échelle le mensonge, les théories du complot, les fake news. Elle envoie au front des cohortes de trolls qui envahissent les réseaux sociaux. Elle intimide ses adversaires, remplace l’argumentation par des insultes (ce qu’on entend, par exemple, tous les jours dans les discours du président étatsunien).
L’un des reculs les plus spectaculaires dans lequel nous entraine l’extrême-droite concerne l’environnement. Le climatoscepticisme avait été marginalisé, en grande partie neutralisé. Si cela ne permettait pas de mettre en place les changements radicaux nécessaires pour entreprendre la transition socio-écologique, beaucoup de pays s’étaient malgré tout engagés dans une bonne voie, au point de faire diminuer la menace d’un réchauffement incontrôlé de la planète. Mais l’extrême-droite, plus spécifiquement le gouvernement Trump, réaffirme un climatoscepticisme sans gêne, allant violemment à l’encontre de tout ce que nous apprend la science, et qui détruit le peu qui avait été accompli depuis quelques années. D’autres pays, dont le Canada, se laissent influencer par les politiques étatsuniennes, en revenant sur leurs politiques environnementales, en les réduisant de façon significative. Le retour en arrière est tellement spectaculaire qu’il laisse déconcerté.e.s tous les écologistes, jusqu’aux plus modéré.e.s. Les reculs sont par ailleurs tout aussi significatifs dans d’autres domaines : les droits de la personne, la liberté d’expression, etc.
Alors que nous nous étions habitués à combattre une certaine rationalité, nous voilà confronté.e.s à une irrationalité décomplexée. Nous devons affronter des individus pour lesquels la fin justifie les moyens, qui stimulent trop souvent de bas instincts, le racisme, le sexisme, le mépris de l’autre sous différentes formes. La satisfaction des besoins immédiats des individus l’emporte nettement sur le bien-être collectif. C’est dans le bassin des électeurs et électrices victimes des politiques néolibérales et de l’accroissement des inégalités que l’extrême-droite puise, ceux qu’on croyait pourtant acquis à des revendications progressistes. L’extrême-droite les entraine dans un vote qui nuit à leurs propres intérêts et cela, en les maintenant dans l’ignorance et en leur exposant un monde fictif dans lequel l’étranger est la plus grande menace.
Comment agir alors devant ces changements arrivés trop vite et auxquels nous sommes si mal préparés? Le problème est si considérable qu’il me semble que les solutions proposées pour y répondre ne pourront être que décevantes. Chose certaine, nous ne parviendrons pas à renverser la tendance dans un délai rapproché.
Les progressistes aux États-Unis, confrontés à la plus grande menace jamais vue contre leur démocratie, ont adopté différentes attitudes. De nombreux démocrates laissent passer la vague en espérant que les politiques désastreuses de Trump mènent à son effondrement et à celui du courant qu’il représente. Incapables de trouver des solutions de rechange immédiates, ces personnes adoptent une attitude passive qui n’est pas sans risques. Le gouverneur de la Californie, Gavin Newsome, a choisi quant à lui d’adopter dans ses communications un populisme imitant celui de Trump. Utiliser les moyens de l’adversaire, mais en montrant ses côtés ridicules est pour lui une bonne réplique, qui a par ailleurs donné des résultats positifs bien réels. Mais cela soulève une importante question éthique : devant les comportements inacceptables des trumpistes, faut-il s’élever ou s’abaisser comme eux? La question reste ouverte.
Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont préféré se rattacher aux classes populaires, dénonçant l’incapacité des démocrates à répondre à leurs besoins, et montrant tous les problèmes reliés à l’oligarchie, au pouvoir des ultra-riches, peu importe leur adhésion politique.
Quelle orientation doit alors prendre le mouvement social au Québec devant l’extrême- droite? Doit-il se lancer dans un populisme de gauche, adopter des discours plus virulents? Ou doit-il s’en tenir à ce qu’il a toujours fait, une défense patiente et obstinée de ses idées, encore plus pertinentes dans un monde polarisé et qui se cherche? En fait, aucune stratégie à elle seule ne semble idéale. Sinon, celle de demeurer très vigilant.e, de ne jamais se résigner, de toujours combattre et répliquer, de ne surtout pas abandonner la bataille en ces temps qui nous semblent si difficiles.

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