Comme de nombreux pays à travers le monde, la Belgique était appelée à voter, en 2024, pour renouveler ses différentes instances de gouvernement. L’occasion d’y prendre le pouls de la vague réactionnaire qui déferle actuellement sur la planète. Les résultats ont confirmé des dynamiques historiquement contrastées entre le Nord et le Sud du pays, mais sur fond d’une droitisation qui interroge sur les stratégies à suivre pour y faire face.
« 2024 : année de la démocratie ». L’expression désignait le nombre record de pays et de populations concernées par des scrutins électoraux en 2024. Elle s’appliquait aussi parfaitement au cas belge, puisque pas moins de cinq élections y étaient organisées l’année dernière, à cheval sur les mois de juin (élections européennes, fédérales et régionales) et octobre (élections communales et provinciales)[1]. À la veille des premiers scrutins du printemps, une question, en particulier, était sur toutes les lèvres : quels allaient être les scores de l’extrême-droite ? Il n’échappait, en effet, à personne que celle-ci avait plus que jamais le vent en poupe, portée par un contexte favorable à l’échelle européenne et mondiale. Confinements liés à la pandémie de covid-19, guerre en Ukraine et chocs inflationnistes, mobilisations d’agriculteurs en colère, autant d’événements habilement instrumentalisés par une extrême-droite déjà sur une pente ascendante depuis au moins deux décennies, et ce alors qu’au même moment les forces progressistes se déchiraient sur les réponses à apporter à ces différentes crises.
Dans ce contexte, en Belgique, au nord du pays, les yeux se portaient notamment sur les sondages annonçant l’extrême-droite du Vlaams Belang (VB) au coude à coude avec les nationalistes ultraconservateurs de la N-VA, voire la dépassant pour devenir le premier parti de Flandres (et par extension du pays). Une perspective d’autant plus inquiétante que, pour la première fois, les deux partis nationalistes semblaient en mesure de recueillir une majorité des votes des électeurs flamands. De quoi fragiliser encore plus le « cordon sanitaire » politique en vigueur depuis les années 1990[2] et qui avait jusqu’ici réussi à éviter la participation du VB à un quelconque niveau de pouvoir.
De l’autre côté de la frontière linguistique, côté francophone, la situation était un peu différente, notamment en raison de la faiblesse historique de l’extrême-droite organisée en Wallonie et à Bruxelles. Une faiblesse qui s’explique à la fois par ses propres divisions internes et l’absence de figure charismatique, un sentiment et une identité nationale moins développés qu’en Flandres, mais aussi des stratégies de luttes et de résistances antifascistes plus offensives et structurées côté wallon, ainsi que l’existence, en Belgique francophone, d’un cordon sanitaire médiatique qui vient compléter le volet politique également présent en Flandres. Pour autant, le scrutin de 2024 n’y était pas non plus dénué d’inquiétude.
D’abord, parce que pour la première fois en vingt ans, on ne trouvait qu’une seule formation d’extrême-droite en lice pour les élections en Wallonie : le parti « Chez Nous », lequel avait développé une campagne agressive sur les réseaux sociaux et obtenu le soutien – y compris financier – d’autres formations en vue (p. ex : Vlaams Belang, RN en France, PVV aux Pays-Bas).
Ensuite, parce qu’en parallèle, le principal parti de la droite « traditionnelle » francophone, le Mouvement réformateur (MR), suivait depuis plusieurs années une stratégie de polarisation et de radicalisation portée en particulier par son jeune président « trumpiste » Georges-Louis Bouchez, arrivé à la tête du parti en 2019. Omniprésent sur les réseaux sociaux et les médias, notamment en raison de son style volontairement clivant et provocateur, ce dernier assume une stratégie de « guerre culturelle » et une droite décomplexée qui n’hésite pas à chasser sur les terres de l’extrême- droite en en reprenant ouvertement les thèmes et les codes. Cette stratégie était toutefois loin de faire l’unanimité jusque dans son propre parti où sa présidence avait même été plusieurs fois contestée suite à des incidents l’impliquant. Un des enjeux du scrutin consistait donc à mesurer l’efficacité de cette stratégie – outre son incidence déjà palpable sur la « droitisation » du débat public – et ses implications pour les équilibres internes à la droite francophone belge.
Résultats contrastés et convergences entre Nord et Sud
En Flandres, les résultats se sont finalement avérés un peu moins pires que prévu. Déjouant les sondages, la N-VA a sauvé sa place de premier parti, tandis que le Vlaams Belang progressait légèrement moins qu’anticipé,(emploi critiqué, je dirais moins que prévu) leurs scores combinés ne dépassant finalement pas les 50 % (sans en être très loin). Derrière, les partis qui ont le plus progressé sont les sociaux-démocrates de Vorruit (ancien parti socialiste, devenu troisième parti de Flandres) et la gauche radicale du PTB-PVDA. À l’inverse, les libéraux (Open-VLD) du premier ministre sortant se sont effondrés, tandis que les écologistes (GROEN) perdaient des plumes et que les sociaux-chrétiens (CD&V) se stabilisaient.
Le paysage politique flamand continue donc de pencher résolument à droite – voire à l’extrême-droite – mais la progression de la gauche et du centre-gauche démontre que les préoccupations sociales sont bien présentes. D’ailleurs, les scores du Vlaams Belang doivent aussi en partie être lus à cette aune, puisque le parti s’est distingué de la N-VA ces dernières années en alliant notamment la défense de l’État providence (pour les Flamands) et une critique de la mondialisation à des positions sécuritaires et anti-immigrations plus traditionnelles. Dans ce contexte, la coalition qui s’est dégagée côté flamand inclut donc les trois premiers partis (si l’on exclut le VB) : la N-VA et son alliance d’ultraconservatisme social et d’ultralibéralisme économique, Vorruit et son centre-gauche qui tente d’apparaître plus ferme sur les questions sociétales tout en dénonçant les inégalités croissantes et le CD&V, un parti de centre-droit qui garde des liens importants avec le Mouvement Ouvrier Chrétien et en particulier les mutualités et syndicats représentatifs de ce courant.
Côté francophone, à l’inverse de la Flandres, les résultats se sont révélés pires que prévu. Certes, le parti d’extrême-droite « Chez Nous » a finalement réalisé un score dérisoire en Wallonie. Mais il s’agissait de la seule bonne nouvelle du scrutin. Pour le reste, le MR s’est imposé comme premier parti francophone en détrônant le PS à Bruxelles et en Wallonie. En Région wallonne, il signe d’ailleurs son meilleur résultat en près de 20 ans, grâce notamment à sa stratégie de braconnage sur les terres de l’extrême-droite (ce qui explique au passage en grande partie l’échec de « Chez Nous »), mais aussi en réussissant à capter une partie non négligeable d’un électorat populaire jusqu’ici très largement acquis à la gauche. L’autre grand gagnant du scrutin, c’est le parti « Les Engagés », héritier du Parti social-chrétien devenu un « mouvement participatif » d’inspiration macroniste suite à une déroute électorale en 2019 qui l’avait pratiquement rayé de la carte. Misant tout sur un changement de nom et d’identité, ainsi que sur un discours volontairement ambigu empruntant à la fois à la droite, à la gauche et aux écologistes, il est (re)devenu le troisième parti francophone, au coude à coude avec le PS, tandis que les écologistes s’effondraient et que le PTB stagnait.
Ces résultats ont poussé de nombreux observateurs à annoncer un « basculement à droite » historique d’une Wallonie (et dans une moindre mesure de la Région bruxelloise) jusqu’ici plutôt ancrée à gauche. Dans la foulée, le MR et Les Engagés se mettaient rapidement d’accord pour gouverner ensemble partout où c’était possible (à l’heure d’écrire ces lignes, les négociations sont toujours bloquées à la Région bruxelloise, où la droite n’a pas réussi à obtenir une majorité des voix), en reléguant le PS dans l’opposition au niveau fédéral, communautaire et wallon, fait rarissime depuis la création des entités fédérées belges. Selon le nouvel axe « MR- Les Engagés », il fallait donc profiter de l’occasion pour enfin mener des réformes auxquelles la gauche s’opposait par « dogmatisme » depuis trop longtemps, à commencer par un durcissement drastique de l’assurance-chômage réclamé à cor et à cri par le patronat et la droite depuis des décennies ou encore l’application d’une politique migratoire encore plus stricte et inhumaine que celle qui a pourtant déjà valu de multiples condamnations à l’État belge ces dernières années.
Des attaques d’une violence inédite depuis l’après-Seconde Guerre mondiale
Les premiers mois de la coalition « Arizona » au fédéral et « Azur »[3] en Wallonie se sont ainsi caractérisés par des plans d’austérité massifs, des attaques en règle contre le droit du travail, la sécurité sociale et les services publics ou encore un durcissement sans précédent de la politique migratoire, tandis que les entreprises et les plus riches étaient préservés ou même couverts de nouveaux cadeaux. Le tout sur fond d’un mépris de plus en plus affichés et assumés pour les procédures et normes démocratiques les plus élémentaires, que ce soit vis-à-vis de l’opposition parlementaire, de l’indépendance de la justice, de la concertation sociale et du rôle des syndicats ou encore du tissu associatif et de la société civile.
En face, le camp progressiste est resté un temps groggy (je dirais abasourdi ou hébété) par l’annonce de résultats présentés comme la preuve irréfutable d’une « droitisation » de la société belge en phase avec une dynamique européenne et mondiale similaire. Pourtant, ce constat doit être nuancé. En Belgique comme ailleurs, c’est surtout le rejet massif du système politique et économique actuel qui prime, un rejet sur lequel l’extrême-droite et la droite extrême parviennent – pour l’instant – à mieux capitaliser que la gauche, ce qui ne veut pas dire pour autant que leurs programmes politiques concrets suscitent une adhésion majoritaire, loin de là. D’ailleurs, la colère monte déjà contre de nombreuses mesures antisociales qui contredisent directement les discours de campagne de la droite sur la « valorisation du travail » et la « récompense du mérite ». En témoignent les fortes mobilisations observées lors de différentes actions organisées à l’appel des syndicats (dont une grève et manifestation nationale historique le 14 octobre dernier qui ont réuni plus de 150 000 personnes à Bruxelles). De la même manière, les mobilisations historiques (par leur ampleur et leur régularité) en faveur de la Palestine démontrent également que la droite est loin d’avoir gagné la « bataille culturelle » sur tous les sujets.
Reste que de nombreux défis se posent pour les mouvements et les organisations progressistes belges qui font actuellement face aux attaques largement inédites du gouvernement. Pointons-en trois, pour conclure. D’abord, il s’agit de déterminer si la situation actuelle n’est qu’une anomalie passagère ou si elle renvoie à des bouleversements structurels plus profonds. Dans le premier cas, le camp progressiste pourrait se contenter de faire le gros dos en attendant un (hypothétique) retour à la normale lors des prochaines élections. Dans le second cas, il s’agit de prendre acte de la nouvelle situation et d’agir en conséquence, dès maintenant. Le deuxième enjeu consiste à réfléchir à la pertinence et à l’efficacité des modalités historiques de résistances antifascistes, en particulier en Wallonie où elles ont fait leurs preuves pour freiner l’émergence d’une extrême-droite structurée, mais où le principal défi se trouve désormais au sein même du premier parti francophone. Enfin, le dernier défi, et non des moindres, consiste à travailler à (re)créer des liens entre différentes luttes (écologiques, sociales, féministes, antiracistes, LGBTQIA+, etc.) qui ont été traversées de nombreuses divisions, ces dernières années, sur lesquelles l’extrême-droite et la droite extrême ont habilement réussi à jouer pour les affaiblir. Toutefois, de ce point de vue, la violence et l’ampleur des attaques actuelles offrent paradoxalement une occasion unique de rappeler à tous qui sont les vrais ennemis et, à l’inverse, les alliés potentiels.
Note:
Cédric Leterme est Docteur en Sciences politiques et sociales, chargé d’étude au Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (www.gresea.be)
[1] Pour rappel, la Belgique est un État fédéral fondé sur une division du pouvoir territoriale (entre l’État et les Régions flamande, wallonne et bruxelloise) et communautaire (avec les Communautés flamande, francophone et germanophone).
[2] Cet accord entre partis démocratiques faisait suite au « dimanche noir » de 1991 qui avait vu le VB multiplier par six son nombre d’élus au Parlement. Côté francophone, il existe un accord similaire (encore renouvelé en 2022) qui se double d’un volet médiatique à travers lequel les médias s’engagent à ne pas donner la parole en direct (à la radio ou à la télévision) à des représentants.
[3] Les noms correspondent aux couleurs des partis politiques impliqués dans les coalitions au pouvoir.

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