1. Mise en contexte
À l’AG d’ATTAC, la professeure Maryse Potvin, politologue et sociologue à l’UQAM, a présenté une analyse approfondie de la montée de l’extrême-droite au Québec. Son exposé cherchait à comprendre d’où viennent ces mouvements, pourquoi ils réapparaissent dans certaines périodes, et comment les transformations médiatiques et sociales actuelles contribuent à leur essor. L’objectif n’était pas d’alarmer, mais d’expliquer les dynamiques en jeu et de mettre en lumière les fragilités collectives sur lesquelles ces groupes s’appuient.
2. Les moments où l’extrême-droite réapparaît
Selon Mme Potvin, l’extrême-droite québécoise n’est pas un phénomène continu mais cyclique, qui se renforce dans les moments de tension identitaire. Après les référendums de 1980 et 1995, plusieurs groupes ultranationalistes ont émergé ou repris vie. La crise des accommodements raisonnables en 2007 et la polémique autour de la Charte des valeurs en 2013 ont joué un rôle similaire. Ces périodes créent des « fenêtres d’opportunité » où les inquiétudes culturelles et politiques se cristallisent.
C’est dans ce contexte qu’apparaissent des groupes comme La Fédération des Québécois de souche, inspirée de mouvements néonazis et proche d’Atalante Québec, ou encore La Meute, fondée en 2015. Cette dernière reprenait un discours ancien centré sur la peur de « l’islamisation » de la société québécoise. Après l’attentat contre la mosquée de Québec en 2017, l’attention médiatique envers la radicalisation francophone a révélé l’ampleur des réseaux d’extrême-droite et leur capacité à organiser des manifestations hostiles aux immigrants, notamment envers les demandeurs d’asile arrivant par le chemin Roxham. D’autres groupes comme Horizon Québec Actuel, influencés par les mouvements identitaires européens, concentrent leur discours sur l’immigration de masse, le multiculturalisme et la défense d’une identité nationale présentée comme menacée.
3. Pourquoi certaines personnes adhèrent à ces groupes
Une des contributions majeures de la conférence est sa capacité à expliquer les trajectoires personnelles qui mènent des individus vers ces mouvements. Mme Potvin montre que plusieurs personnes qui s’en rapprochent vivent un sentiment profond de rejet, d’isolement ou de perte de repères. Cela concerne notamment des populations qui, auparavant, disposaient d’espaces de sociabilité collective — syndicats, églises, associations — et qui, aujourd’hui, se retrouvent souvent seules ou déconnectées.
Les réseaux sociaux jouent alors un rôle central : ils deviennent des lieux où se recrée un sentiment d’appartenance, de solidarité et même d’utilité sociale. C’est dans ce contexte que l’idée d’« agentivité », ou la capacité d’agir sur sa vie, prend tout son sens. Pour des personnes qui se sentent ignorées ou dominées par des forces extérieures, la participation à un groupe militant procure un sentiment de contrôle. À l’inverse, lorsque ce sentiment disparaît, certains chercheurs parlent de « panique d’agentivité », un état où l’on cherche des explications simples à des réalités complexes, ce qui ouvre la porte aux théories du complot ou aux discours polarisants.
Mme Potvin relie aussi ces dynamiques individuelles à une défiance plus large envers les institutions. Plusieurs citoyens estiment que les élites politiques, les juges ou les médias ne les représentent plus et ne comprennent pas leur réalité quotidienne. L’absence de mouvements sociaux capables d’encadrer ces frustrations contribue à laisser ces personnes sans espace d’expression. Dans ce vide, l’extrême-droite propose un récit qui identifie un responsable clair — l’immigration, les élites, le multiculturalisme — et offre un sentiment de cohérence, même si cette cohérence repose sur des amalgames.
4. Les transformations médiatiques qui nourrissent le phénomène
La conférence accorde une place importante à la transformation de l’espace public à l’ère des réseaux sociaux. Pour Maryse Potvin, nous vivons une mutation profonde de ce que les philosophes appellent la sphère publique, autrefois fondée sur la raison, la vérification des faits et la pluralité des points de vue. Aujourd’hui, les réseaux sociaux favorisent au contraire l’immédiateté, la viralité des émotions et le brouillage entre opinions et informations.
Cette transformation facilite la diffusion rapide de discours extrémistes. Les frontières entre experts et non-experts s’effacent : chacun peut se présenter comme une source légitime d’information. Les algorithmes renforcent les chambres d’écho, créant des espaces fermés où les mêmes idées se répètent et se valident mutuellement. Les médias traditionnels ne sont pas à l’abri : la pression constante de l’actualité et le besoin d’attirer l’attention les poussent parfois à privilégier des récits sensationnalistes, contribuant involontairement aux paniques morales.
Dans ce contexte, les groupes d’extrême-droite construisent une critique systématique des médias, souvent qualifiés de « merdias », et se posent en seules sources d’« information vraie ». Mme Potvin rappelle que cette méfiance est aujourd’hui documentée : les sondages montrent une baisse marquée de la confiance envers les médias traditionnels. Cette perte de confiance renforce le rôle des cercles proches — famille, amis, collègues — dans la formation des opinions politiques, un phénomène accentué par les réseaux sociaux qui transforment les « faux-amis » en influenceurs du quotidien.
5. Les discours actuels et leurs effets
Maryse Potvin décrit les discours qui dominent actuellement l’extrême-droite au Québec : défense d’une identité nationale présentée comme en danger, dénonciation de l’immigration de masse, association floue entre islam, radicalisme et menace culturelle, et critique constante du multiculturalisme canadien. Ces discours évitent souvent la haine explicite. Ils utilisent plutôt des termes vagues et des formules respectables, ce qui rend leur qualification juridique difficile. C’est ce qu’elle nomme un néo-racisme respectacle (j’imagine qu’elle veut dire respectable), où les idées discriminatoires se dissimulent derrière des expressions « raisonnables ».
Après l’attentat de la mosquée de Québec, plusieurs groupes ont réagi en se présentant eux-mêmes comme victimes, accusant les médias et les politiciens de les associer injustement à la violence. Ce renversement du rôle de victime contribue à maintenir une identité de résistance, où le groupe se voit comme dernier rempart d’une culture menacée.
6. Conclusion : un phénomène révélateur de fragilités sociales
À la fin de la conférence, Maryse Potvin souligne que la montée de l’extrême-droite n’est pas simplement un affrontement idéologique. Il s’agit d’un symptôme de fragilités sociales plus profondes : crises politiques répétées, fragmentation de l’espace public, isolement grandissant, disparition des lieux de solidarité, et besoin de reconnaissance collective.
Pour contrer efficacement ces dérives, elle invite à reconstruire des espaces de dialogue inclusifs, à soutenir des formes renouvelées d’appartenance collective et à valoriser des lieux où les citoyens peuvent se sentir entendus et engagés sans devoir se tourner vers des récits simplistes ou polarisants. Comprendre ces dynamiques, rappelle-t-elle, est essentiel pour préserver une société démocratique et cohésive.
Notes:
Image de couverture : Photo tirée de la page Facebook du groupe Atalante Québec
[1] Maryse Potvin politicologue et sociologue, professeur à l’UQAM, titulaire de la chaire de recherche France Québec sur la liberté d’expression, auteure de nombreuses publications.
[1] Katrina Radovanovic, membre du CA d’Attac, météorologue de formation, travaille à l’ECCC. Engagée depuis des années en éducation populaire, codirectrice de Neo Collège, OBNL dédiée aux jeunes.

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