Propos recueillis par Wedad Antonius, membre du CA d’Attac Québec.
Claire Trottier siège au Conseil d’administration de la Fondation de la famille Trottier. Héritière d’une famille très fortunée, elle a abandonné une carrière scientifique pour se consacrer à la défense de causes qui lui tiennent à cœur. Elle est cofondatrice du collectif Bienvenue, qui soutient les demandeurs d’asile à Montréal, elle est également présidente du Conseil de Patriotic Millionaires Canada, un mouvement de personnes fortunées qui militent pour une taxation plus juste des grandes richesses. En 2024, elle a aussi lancé la fondation Euphrosine dédiée au renforcement de la démocratie, de la participation citoyenne et des droits humains au Canada. Passionnée de lecture, elle est copropriétaire de la librairie café Joie de livres.
Attac-Québec : Bonjour Madame Trottier. Merci d’avoir accepté cette entrevue qui se veut un antidote au découragement et au cynisme ambiant. À Attac-Québec, nous travaillons sur les mécanismes qui creusent les inégalités et menacent les services publics. Il est donc inspirant de voir une personne privilégiée consacrer autant de temps et d’énergie à des causes comme la justice fiscale, l’accueil des demandeurs d’asile ou la démocratie. Est-ce qu’il y a eu un moment déclencheur ou ces préoccupations étaient déjà présentes chez vous très jeune?
Claire Trottier : J’ai grandi dans une famille avec des valeurs assez égalitaires. Mes parents croyaient beaucoup en une société plus juste. Je me suis d’abord impliquée en philanthropie de façon plutôt traditionnelle, mais j’ai toujours été intéressée par la politique et les enjeux de justice sociale. L’élection de Trump en 2016 a été un moment important. Je me suis dit que si on ne voulait pas voir ce genre de dynamique se reproduire ici, il fallait s’engager davantage. C’est dans ce contexte qu’est né le collectif Bienvenue, que j’ai cofondé, pour soutenir les demandeurs d’asile arrivant à Montréal suite aux politiques hostiles de Trump. C’était une réponse concrète à la montée de discours xénophobes.
À partir de 2019, je me suis aussi impliquée plus publiquement dans les questions de justice fiscale.
Attac-Québec : Vous êtes aujourd’hui présidente du Conseil de Patriotic Millionaires Canada. Pouvez-vous expliquer ce qu’est ce mouvement?
Claire Trottier : Le mouvement est né aux États-Unis pendant le premier mandat de Barack Obama en 2009. À l’époque, un groupe de riches démocrates se sont mobilisées contre les baisses d’impôts pour les riches héritées de l’ère Bush. Ils estimaient qu’ils devraient se rassembler et travailler de la perspective de personnes riches sur des questions de justice fiscale, pour contrer certains discours qu’on entend sur la place publique.
Depuis, le mouvement s’est internationalisé : il existe maintenant des groupes en Angleterre, en France, en Allemagne, au Danemark, en Autriche et ailleurs. Le Canada s’est inscrit récemment dans cette dynamique mondiale, mais avec des propositions adaptées à notre système fiscal.
Attac-Québec : Qu’est-ce que ce mouvement apporte de nouveau par rapport à la philanthropie dans laquelle votre famille était déjà très impliquée?
Claire Trottier : La philanthropie peut accomplir de belles choses, mais elle repose sur la générosité volontaire des personnes riches. Ce sont elles qui décident des priorités, et cela ne répond pas toujours aux réels besoins de la société…
Attac-Québec : Donc, travailler au niveau politique interne du pays pour changer les choses?
Claire Trottier : Pour changer les choses, mais aussi pour être en lien avec le mouvement international.
Attac-Québec : Quelles mesures concrètes Patriotic Millionnaires propose-t-il ?
Claire Trottier : Nous soutenons l’idée générale d’une taxe sur la richesse. Certaines propositions avancent un impôt de 2 % sur les fortunes de plus de 50 millions, 3 % au-delà de 100 millions, et davantage pour les milliardaires. Il y a aussi la proposition de l’économiste Gabriel Zucman : une taxe minimale de 2 % sur les fortunes dépassant 100 millions. Chaque pays doit toutefois adapter ces mesures à sa propre réalité.
Attac-Québec : Ces propositions semblent très raisonnables et de plus, les sondages montrent qu’une majorité de citoyens appuie ces mesures. Pourquoi est-ce si difficile de les faire adopter?
Claire Trottier : Il y a toutes sortes de facteurs. Changer le statu quo est toujours difficile. Les grandes fortunes disposent d’un accès important à l’espace public et des réseaux puissants : avocats, fiscalistes, comptables, conseillers financiers. Toute une industrie travaille à protéger leurs intérêts. Il existe aussi une fascination pour la richesse. Beaucoup de gens défendent spontanément les très riches, même lorsqu’ils n’en font pas partie.
Attac-Québec : Vos actions incluent des lettres ouvertes, des études, des sondages… Faites-vous aussi des démarches politiques directes?
Claire Trottier : Oui. Nous rencontrons des élus et des fonctionnaires pour présenter et faire valoir nos idées.
Attac-Québec : Avez-vous une oreille attentive des politiciens, ou vous écoutent-ils poliment, et ils s’arrêtent là?
Claire Trottier : Certains politiciens sont très ouverts, d’autres plus hésitants. La porte n’est pas complètement fermée.
Je pense surtout qu’il faut construire un mouvement populaire plus fort. En Angleterre, par exemple, Patriotic Millionaires UK nous offre un modèle intéressant; ils travaillent main dans la main avec des groupes sociaux variés, les équivalents d’Attac-Québec (rire)… Ils font avancer le discours sur la place publique de façon très importante, ils sont souvent dans les médias et ont un impact politique. Le gouvernement travailliste est vraiment très impopulaire. Il y a eu plusieurs élections dans différents comtés ou le Parti vert a gagné de façon impressionnante, inattendue. Et le Parti vert propose une taxe sur la richesse inspirée vraiment de ce mouvement populaire. Cela montre qu’il est possible de faire avancer ces idées.
Attac-Québec : Encourageant! Plusieurs organisations craignent aujourd’hui que les inégalités deviennent une menace pour la démocratie. Pensez-vous que cette inquiétude soit exagérée?
Claire Trottier : Non pas du tout, ce n’est pas exagéré. En fait, je pense qu’il n’y a pas suffisamment de gens qui comprennent que la concentration de richesse entraîne aussi une concentration de pouvoir. On le voit avec les monopoles dans certains secteurs comme les télécommunications ou l’alimentation. Quand quelques entreprises contrôlent des pans entiers de l’économie, les citoyens paient plus cher et les intérêts privés prennent davantage de place dans les décisions politiques. Depuis une dizaine d’années, la concentration des richesses progresse à un rythme inquiétant. Nous ne sommes pas rendus au niveau des États-Unis, mais nous allons dans cette direction. Il faut réfléchir aux politiques qui alimentent cette dynamique et se demander comment changer de trajectoire.
Attac-Québec : Un argument revient souvent contre la taxation des grandes fortunes : les riches quitteraient le pays, ce qui appauvrirait la société. Que répondez-vous?
Claire Trottier : D’abord, les données ne confirment pas ce scénario. En Norvège, après l’instauration d’une taxe sur la richesse, il n’y a que 30 personnes qui sont parties et les revenus de l’État ont dépassé les prévisions.
Ensuite, quitter un pays n’est pas une décision banale. Cela veut dire laisser sa famille, ses amis, sa communauté, vendre ses biens, payer la taxe de sortie qui a été mise en place pour contrôler l’exode des riches… Tout cela pour ne pas payer un peu plus d’impôts sur une fortune immense, sans impact réel sur le niveau de vie… Parce que 2 % sur une richesse de 100 millions, n’aura pas vraiment d’impact.
Cette attitude me choque parce que je crois qu’il y a une responsabilité collective. Nous vivons collectivement une situation où nous sommes confrontés à plusieurs crises qui se chevauchent. Moi, je veux vivre dans un pays où il y a une prospérité partagée. Je ne veux pas être une personne riche dans un pays pauvre.
Attac-Québec : Certaines personnes répondent aussi qu’elles ne font pas confiance aux gouvernements pour utiliser cet argent correctement, qu’il y a du gaspillage, de la mauvaise gestion…Que subventionner Northvolt, les énergies fossiles ou la défense, ne va pas résoudre le problème des inégalités…
Claire Trottier : C’est une question légitime qu’il ne faut pas ignorer. Mais actuellement, le poids du financement de l’État repose surtout sur la classe moyenne. Dans une perspective de justice, les grandes fortunes devraient contribuer davantage.
Certaines propositions associent d’ailleurs clairement une taxe sur la richesse à des programmes précis. À New York, par exemple, des élus ont proposé de financer les services de garde et le transport collectif grâce à de nouvelles taxes sur les grandes fortunes. Cela permet de rendre les bénéfices plus concrets pour la population.
Attac-Québec : En plus de vos multiples implications, il y a un an, vous avez initié une nouvelle fondation « Euphrosine ». Quelle est sa mission ?
Claire Trottier : Cette nouvelle fondation soutien des organismes qui travaillent pour promouvoir la démocratie et les droits humains au Canada. Nous sommes préoccupés par la concentration du pouvoir qui fait que beaucoup de gens ne se sentent pas écoutés, et n’ont pas la possibilité de participer aux décisions qui affectent leur vie. Pour nous, la démocratie, ce n’est pas seulement le vote, c’est la participation citoyenne à la prise de décisions. Nous encourageons la protection et le renforcement de l’espace démocratique qui permet cette participation.
Attac-Québec : Malgré l’ampleur des crises sociales, climatiques et démocratiques, l’espoir et la joie semblent faire partie de votre combat, de votre lutte. Qu’est-ce qui nourrit cet espoir?
Claire Trottier : Je pense qu’il faut croire que le changement est possible, même si on ne sait pas quand il arrivera. L’histoire montre que des transformations profondes peuvent se produire. On peut penser à la période de l’esclavage, une période extrêmement sombre de l’histoire de l’humanité. L’abolition de ce système, a demandé énormément de temps et de luttes, mais elle a fini par devenir réalité. Je crois qu’il faut penser à long terme tout en continuant d’agir pour changer les choses maintenant. À court terme, il y a certaines avancées qui peuvent se faire, mais si on ne fait rien on n’avancera pas, donc il faut absolument poursuivre le combat.
Attac-Québec : Est-ce le message que vous souhaitez transmettre à nos membres et à nos lecteurs?
Claire Trottier : Oui. Beaucoup de gens sont découragés en ce moment, et c’est compréhensible. C’est vraiment terrible ce qui se passe dans le monde. Mais ce que je me dis, c’est que nous sommes dans une période de bascule qui crée beaucoup d’incertitudes mais aussi beaucoup de possibilités. Les choses peuvent changer très rapidement, pour le pire, ou pour le meilleur. Si nous voulons augmenter les chances que cela change pour le mieux, il faut s’organiser, se mobiliser et poursuivre le combat collectivement.
Attac-Québec : Merci beaucoup pour cette entrevue inspirante et encourageante. Je vous souhaite et nous souhaite du succès dans votre engagement.
Claire Trottier : Merci à vous.

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